L’autobiographie de Springsteen, la sincérité à l’état Bruce.

Je viens de terminer « Born to run », l’ouvrage écrit par Bruce Springsteen. Il faut vous dire que j’affectionne particulièrement les autobiographies. Pour peu qu’elles soient écrites par des auteurs honnêtes et lucides vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur notoriété. Si je ne suis pas ce que l’on appelle un spécialiste du répertoire du « boss », sa façon d’aborder l’industrie musicale et son parcours ont toujours su éveiller ma curiosité. Je l’imaginais intègre et passionné, il semble l’être. Mais à la lecture du livre, je l’ai découvert aussi solitaire et perfectionniste. Délibérément en retrait du show business. Ses choix artistiques étant plus motivés par l’exigence et par son désir d’indépendance que par les critères actuels des maisons de disques.

Au fil des pages, ce qui frappe avant tout, c’est l’acharnement avec lequel il a gravi les marches qui l’ont conduit peu à peu au succès. Pourtant, avant d’arriver au sommet, il en aura connu des groupes éphémères et des lieux de concert improbables, inhospitaliers. À chaque difficulté rencontrée, sa foi inébranlable et son ambition l’incitent à rebondir. Et l’adversité lui révèle toutes les ressources de son talent. Il oublie toujours galères d’argent et promesses sans lendemain (une constante dans ce milieu…) pour se lancer dans l’écriture de nouvelles chansons, reflet de son introspection et de ses états d’âme du moment.

Et des états d’âme, le boss en a beaucoup. À mille lieues de la joyeuse assurance qu’il affiche sur scène. Très vite, il nous apparaît bien plus complexe que son personnage public ne pourrait nous le laisser croire. Fort et conquérant quand il s’agit de sa musique, beaucoup plus vulnérable et tourmenté quand il doit affronter le quotidien. C’est vrai qu’après l’effervescence des tournées, la réalité de la vie de tous les jours peut paraître bien pâle.

À plusieurs reprises, et au risque de malmener son image, l’auteur relate même des épisodes douloureux qui l’ont conduit à traverser des dépressions sévères. Selon lui, cette vulnérabilité psychologique étant un triste héritage de la famille Springsteen. De son père en particulier.
Loin d’altérer le contenu, ces confessions intimes, empreintes de franchise et de sincérité, impriment toute sa force au livre. Cet élan de vérité accroche le lecteur, reléguant parfois la musique au second plan. D’ailleurs, pour ce rocker au cœur finalement très tendre, réussir sa vie privée représente un défi aussi difficile à relever que celui qui consiste à affronter une foule immense lors d’un énième concert à New York, Barcelone ou Sydney. Au quotidien, monsieur Springsteen comme monsieur tout le monde n’échappe pas à sa part d’ombre. Quand dans la lumière, tout ou presque, peut lui réussir.

Alors on se dit qu’il aura certainement fallu beaucoup d’énergie et de patience à Patti Scialfa, sa compagne, pour dompter cet électron libre de la planète rock. Elle-même auteur-compositeur de talent, elle se tient également aux côtés de son mari sur scène. Autre point commun entre ces deux-là : elle est d’origine italienne par son père, lui par sa mère. La famille avant tout ! Même si l’auteur avoue posséder un ego surdimensionné quand il s’agit d’écrire des chansons et de briller sur scène, il fait preuve de la plus grande humilité quand il évoque sa femme et ses enfants. À la maison, incontestablement, le boss, c’est Patti.

Mais sur le terrain de la musique, là, Bruce est imbattable ! Il empoigne fermement les reines de son destin artistique. Et l’expression « une main de fer dans un gant de velours » lui convient à merveille. Sans l’avoir aigri, ses années de galère lui permettent désormais de poser un regard éclairé sur la nature humaine et sur ce que l’on peut en attendre. Ainsi, il exerce une autorité déterminée mais bienveillante sur son groupe : le fameux « E Street Band », un des piliers de sa réussite et de sa longévité. Sans l’un, il n’y aurait d’ailleurs certainement pas eu l’autre. Du moins sous la forme que l’on connaît. Incontestablement, ses musiciens, tous choisis pour leur talent et leurs qualités humaines, irriguent l’énergie musicale de leur chanteur/mentor.


Autre aspect marquant du livre, Springsteen ne semble pas particulièrement sensible aux excès et aux privilèges dont rêvent bon nombre d’apprenties stars. Pourtant admiratif du talent de ses pairs (Dylan entre autres), on a même l’impression qu’il se tient toujours à distance du show business. Plus occupé à écrire des chansons qu’à vivre les à-côtés que son statut pourrait lui offrir. Vous l’aurez compris, le boss est un bûcheur, attaché à ses racines. Après plusieurs incartades sur la Côte Ouest, mais sans jamais l’avoir vraiment abandonné, il vit dans le New Jersey. Tout près de Freehold, la petite ville où il est né. Certainement une autre manière pour ce colosse du rock aux pieds d’argile de rester fidèle à sa famille et aux fondamentaux de sa musique.

De prime abord, Born to run peut se lire comme un témoignage supplémentaire relatant la vie d’une rock star. L’ouvrage nous offre d’ailleurs un éclairage inédit sur les difficultés et la solitude de ces personnages si charismatiques à la scène. Mais la sincérité qui s’en dégage lui insuffle une tout autre dimension. L’empathie aidant, on oublie vite le rocker au profit de l’homme. Ses tourments faisant écho aux nôtres. Et dès lors, on ne lâche plus le livre. Quand arrive le mot fin, on n’a plus qu’une envie : assister à un concert du monsieur. Il paraît qu’ils ne durent pas loin de quatre heures et qu’ils s’y répand un parfum de magie. La magie du rock authentique, assurément.