Rue d’Antioche : des ardoises pour toi et moi.

La douce mélancolie signée Charles Trenet…

Si on souhaite s’évader, on peut choisir de partir à l’autre bout du monde ou simplement lever la tête vers le ciel quand on marche dans la rue. C’est ce qui m’est arrivé un jour de chance où j’allais acheter de délicieuses dattes Deglet nour dans une épicerie proposant des produits d’Afrique et du Maghreb en particulier. Pour rejoindre cette boutique — elle-même une véritable promesse d’évasion — j’ai dû emprunter une drôle de rue qui réserve de drôles de surprises. La rue d’Antioche. Un nom qui évoque le voyage et qui se prête à la rêverie. Les plus érudits savent certainement qu’Antioche fut jadis une ville très prospère et très animée. Située en Turquie près d’Antakya, cette cité historique dans laquelle cohabitaient harmonieusement les ethnies les plus diverses marquait également le départ de la route de la soie. Mais revenons à nos moutons et plus précisément à la rue qui nous intéresse…

Du Coluche dans le texte.

En route pour la rue d’Antioche…
Quand on l’aborde par le haut, le regard est tout de suite accroché par un palmier, arbre pas si courant que ça sous nos climats. Et on se dit que les propriétaires du jardin ont peut-être voulu rendre hommage à l’illustre ville. Petite précision non négligeable maintenant : en soi, la rue d’Antioche dont je vous parle n’a rien d’illustre ni d’extraordinaire. Assez étroite, elle offre même une apparence un rien banale. Et ses maisons tout en simplicité s’agrémentent de sages façades pas ostentatoires pour deux sous. On imagine que derrière leurs fenêtres, les habitants s’appliquent plutôt à être qu’à avoir. Pas vraiment le genre « m’as-tu-vu ». En toute discrétion. D’ailleurs, le silence vous accompagne du début de la rue jusqu’à sa fin. Et la circulation paraît réduite au strict minimum. Ce calme persistant, un peu insolite dans les agglomérations, pourrait d’ailleurs bien avoir contribué à la création de ce qui fait l’objet de mon article. Tant l’absence de bruit imprègne l’atmosphère générale de ce lieu si commun par ailleurs. Lui conférant un réel supplément d’âme.

L’objet de mon article ? J’y viens, j’y viens…
Le long des trottoirs, un peu en hauteur, accrochées aux façades, aux poteaux

D’ardoise et de craie.

électriques et aux parties saillantes qui composent les habitations, des ardoises presque brutes (nous sommes en Anjou) déploient citations et autres phrases célèbres afin d’attirer votre regard mais plus encore, votre attention. À la lecture de ce drôle de recueil littéraire (ou pas), on ressent immédiatement une sensation de bien-être et de bienveillance qui finit par vous submerger littéralement. Rue d’Antioche : un seul danger vous guette, celui qui consiste à ne plus regarder où vous marchez !

Qu’est-ce que le bonheur ?

Des ardoises magiques
Loin des panneaux digitaux qui prolifèrent ça et là, objets tout en lumières agressives et en slogans chics et chocs à consommer en un éclair, notre drôle d’affichage se mérite et se savoure dans la durée. Comme je l’ai précisé un peu plus haut, il faut d’abord lever la tête pour remarquer la présence des ardoises. Puis ouvrir l’œil très très grand quand on veut lire les messages qu’elles conservent jalousement. À ce propos, on comprendra aisément que la craie, moyen si poétique et si écologique de communication et d’écriture, puisse voir l’intensité de son trait s’altérer au fil du temps et des intempéries.

Affichage sauvage et plein d’esprit
Une fois ces préliminaires accomplis, vous profitez d’un véritable feu d’artifice concocté à coup de mots d’esprit, de pensées inspirées et inspirantes, d’emprunts toujours bien vus et spirituels. En une fraction de seconde ou un peu plus, vous embarquez pour un monde plus doux qui sait faire la part belle à l’intelligence et à l’humour, à la compassion et à l’élévation aussi. Florilège de ce qui attend les chanceux promeneurs : « Il faut garder quelques sourires pour se

La rue aux camélias

moquer des jours sans joie. » (ma citation préférée, elle est de Charles Trenet), « Vivre ce n’est pas attendre que l’orage passe, vivre c’est apprendre à danser sous la pluie. » (pas si facile à faire quand on y réfléchit bien), « Si on veut connaître un peuple, il faut écouter sa musique. » signé Platon, « La victoire est brillante, l’échec est mat. » affirmait Coluche lui si brillant qu’il nous manque encore… Et que diriez-vous d’une petite leçon de vie plus pertinente que moralisante assénée par Baden Powell ? « Le bonheur ne vient pas à ceux qui l’attendent assis. ». Comprenne qui voudra… Allez, une dernière pour la route ou pour la rue (!) : « Il en faut peu pour être heureux. »

La musique adoucit les mœurs.

D’Angers aux îles, il n’y a qu’un punch !
Tout à fait d’accord, il en faut peu pour être heureux. De l’imagination, l’envie de communiquer, de partager, de faire un petit bout de chemin avec autrui à travers la beauté de la langue et du verbe… Comme ils doivent être comblés les Angevins de la rue d’Antioche, eux qui semblent avoir compris tout cela.
En parlant avec une sympathique habitante originaire de la Guadeloupe ou de la Martinique (je ne sais plus trop) mais qui m’a décoché un magnifique sourire quand je l’ai abordée, j’ai appris que la rue avait créé une association « Le Village Antioche » à l’initiative de ces accrochages « poético-ludiques ». Cette association organise aussi des fêtes rassemblant le voisinage au moins trois fois chaque année. Quant à mon interlocutrice, d’un œil gourmand et malicieux, elle me précise que lors de ces festivités, elle confectionne des punchs créoles dont tous les convives raffolent. Et son regard affiche soudainement une satisfaction qui rend pour le coup tous les mots inutiles.

Chausser ses lunettes ou laver ses chaussettes ? Telle est la question.